Pablo PernotMe myself and I
Pic De La Mirandole

Quand j’ai reçu ce texte de Alexis Beuve (celui là même avec qui j’avais fait les sessions sur la stratégie du product owner) cela a été le même plaisir que lorsque j’avais lu ce pamphlet sur les coachs (l’empire des coachs). Plaisir maso non dissimulé de se prendre un uppercut. Ca fait mal, mais ça peut remettre les idées en place, et clairement c’est la fin d’une certaine inertie. Voici donc son texte sur l’humanisme agile. Puis ensuite ma réponse. C’est le début d’un dialogue dans lequel j’encourage tout le monde à s’engouffrer (d’où cette page contact : j’ajouterai vos retours en fin d’article si il y en a).


Petit manifeste de philosophie agile

Alexis Beuve

Alexis Beuve

Ce petit manifeste de philosophie agile a pour objectif de défendre les agilistes. Mais… Oui, il y a un “mais”.

Un amphithéâtre, un coach, une assemblée avide de savoir. Plusieurs sessions s’enchaînent, dans plusieurs villes. C’est l’Agile Tour et dans l’Agile Tour, la communauté agiliste vient chercher de nouvelles émulations, de nouvelles idées, faire des rencontres, oui. Encore mieux, force est de reconnaître que dans un esprit bon enfant, les agilistes viennent stimuler et se stimuler, avant de penser commerce. Dans cette discipline jeune, douze ans pour les prémisses, cinq ans pour le boom en France, il faut d’abord “connaître”, avant de chercher à être “reconnu”, et même les pionniers restent à l’écoute, et prudents.

Dans le vaste monde de l’IT, qui peut d’ailleurs être étendu à d’autres secteurs, les praticiens agiles représentent une petite minorité passionnée, plutôt soudée et solidaire, qui déploie beaucoup de passion et d’énergie pour tenter de “changer les choses”. Entreprise ambitieuse, démesurée presque. Heureusement, les agilistes partagent tous des Valeurs. C’est important les Valeurs, on les rappelle à chaque séminaire, à chaque conférence d’ouverture, jusqu’à les marteler. Les coaches agiles aiment débattre, et ils débattent de tout. Ils se challengent mutuellement avec enthousiasme, c’est le jeu, c’est bénefique. Mais on ne challenge pas trop les Valeurs, notamment l’une des valeurs fondamentales de l’agilité : l’Humanisme.

Et à cet instant, empli d’une profonde tristesse, j’ai soudain envie de pleurer…

Certains savent déjà pourquoi et partagent ce sentiment : les purs, les intègres, qui se sentent de plus en plus isolés au milieu des Marchands du Temple qui affluent par centaines pour venir prêcher la bonne parole à grands coups de valeurs humanistes.

Marchands du Temple, votre humanisme est mort et enterré depuis longtemps !

Et pour tenter de sauver vos clients et éviter la catastrophe programmée de votre démarche que personne ne semble pouvoir stopper, vous allez ouvrir bien grand vos yeux et vos oreilles.

L’humanisme est une philosophie de la Renaissance, et c’est bien de celui-ci que vous parlez, allant jusqu’à afficher les portraits d’Érasme de Rotterdam en icônes que vous idolâtrez. Érudits, vous savez peut-être qu’on doit les fondements de l’humanisme non pas à l’ami Érasme, qui n’en est qu’un prêcheur, mais au jeune Pic de la Mirandole qui, à Florence, propose en 1486 une nouvelle définition de l’homme, une définition magnifique qui sublime le mythe antique de Protagoras, offrant à l’homme le choix de construire le futur, selon son libre arbitre. Pic a vingt-quatre ans cette année-là, mais déjà sa connaissance des philosophes qui l’ont précédé est immense. En un an seulement, il bâtit un travail de synthèse et tente d’apporter humblement sa pierre à l’édifice. Sans le savoir, il va en réalité révolutionner la nature humaine et “l’ordre des choses” : l’homme n’a pas de nature. C’est à lui de la construire et c’est sa force, la seule d’ailleurs. Ainsi, il est libre. L’homme devient aussi, de fait, le vecteur d’un ordre nouveau, centré sur lui et non plus sur la nature (philosophie classique, Grèce antique), ni sur une entité supérieure et une morale universelle (philosophie du christianisme)

D’une philosophie naît toujours une morale, qui dicte ce qui est bien, et ce qui est juste. Celle initiée par Pic de la Mirandole fut développée puis portée par Rousseau, Kant, et beaucoup plus tardivement par Sartre. La philosophie existentialiste de Sartre est controversée et surtout inattendue, carrément anachronique même. En revanche, sa morale est juste. Il est sans doute le dernier des philosophes humanistes (tel que défini à la Renaissance), puisque lorsqu’il bâtit les fondements de l’Existentialisme, il ne fait que paraphraser sans le savoir les définitions de Pic de la Mirandole. Eh oui, Jean-Paul ne s’intéressait guère à l’histoire de ses pairs et de ses prédécesseurs. Il pensait sincèrement apporter un souffle révolutionnaire au genre humain avec sa définition de l’homme : “L’existence précède l’essence”. Ce jour-là, l’humanisme fête pourtant ses cinq siècles. Oui mais… Il est déjà enterré, il n’avait aucune chance de survivre au missile nietzschéen, et il avait d’ailleurs été remplacé bien avant, disons en 1789. Paradoxalement (ou pas), Sartre porte donc une philosophie paraphrasée et obsolète, mais en revanche, incontestablement inscrit dans le courant postnietzschéen, teintée de marxisme (la philosophie, pas la politique, OK ?) : il milite pour une morale que personne n’oserait remettre en cause aujourd’hui, du moins en occident : l’anticolonialisme.

L’homme est libre, prouvait Pic de la Mirandole il y a cinq cents ans. De sa définition à la Déclaration des Droits de l’homme, il n’y a qu’un pas… que l’homme mettra tout de même trois siècles à franchir. Étonnant, non ? Agilistes et autres porteurs de valeurs humanistes de tous poils, qu’en pensez-vous ? Pourquoi une si longue durée selon vous ?

Faisons quelque pas de rhétorique ensemble… Quelle valeur fondamentale l’humanisme de la Renaissance a-t-elle produit ? L’humanisme est vecteur de progrès, et le progrès permet d’élever l’homme. Soit. L’humanisme permit en effet des progrès rapides, fantastiques, vertigineux, et c’est au XVIIe siècle qu’ils foisonnèrent, jusqu’au prodigieux bouleversement de la Révolution Industrielle. Avant, il y avait la technique, maintenant vient l’avènement de la technologie. Allelujah ! Pourtant, je pose à nouveau la question, pourquoi trois siècles ont-ils été nécessaires entre l’humanisme de la renaissance et la Déclaration des Droits de l’homme de 1789 ? C’est assez paradoxal puisque l’humanisme primitif (et néanmoins abouti) s’était propagé aussitôt, un peu partout dans le monde occidental. L’homme occidental s’est immédiatement “élevé”.

Étymologie subtile du mot “Élever” :

  • Une mère élève son enfant.
  • Un agriculteur élève du bétail.

Venons-en aux faits : il ne restait qu’à élever des hommes comme on élève du bétail et, sans raccourci aucun, c’est bel et bien ce qui s’est produit : le Nouveau Monde est découvert six ans après la naissance de l’humanisme, et il n’a nul été besoin d’attendre longtemps pour que le sens du mot “élever” se perde en confusion. Après les découvertes en Amérique, en Afrique, en mer de Java puis en Océanie, les gentils humanistes mettent vite fin au massacre et aux invasions : il ne faut pas anéantir l’indigène, non, il faut l’élever ! Élévation, Christianisation, Colonisation. C’est en quelque sorte la devise avant l’heure de la “république humaniste”. L’humanisme a permis de créer le “bon sauvage”, c’est aussi ça la morale humaniste des lumières. Dans la foulée, 1789 marque l’avènement d’une nouvelle philosophie, appelée communément républicaine, elle-même principal vecteur de l’impérialisme. Il n’y a pas de paradoxe puisque “La déclaration des droits de l’homme” eut été parfaite si elle ne s’était appelée ainsi, et non de son intitulé complet : “Déclaration des droits de l’homme, et du citoyen”. Aïe, qu’allait-il advenir des non-citoyens, c’est-à-dire, compte-tenu de sa prolifération rapide, des non-européens et par extension récente (1776), États-Uniens ?

Agilistes humanistes, rassurez-moi : vous n’apprenez rien ? Vous saviez tout ça ? Mais oui bien sûr. Alors poursuivons

Arriva donc enfin, tardivement, dramatiquement tardivement après le début de l’humanisme colonial, la merveilleuse Déclaration des Droits de l’homme… et du citoyen. Elle va accélérer la fin de l’esclavagisme : 1866 pour les États-Unis, 1867 pour la Russie, etc. Malheureusement, la colonisation perdure, elle s’amplifie même précisément à cette période. Plus que jamais, puisque les bons sauvages ne sont pas des esclaves - encore un progrès de l’humanisme - nous devons à plus forte raison les élever, leur apporter notre savoir, nos valeurs, notre économie, notre industrie, notre technologie, notre protection (bien sûr), en résumé notre culture : ah ! l’enseignement bénéfique des préfectures et sous-préfectures françaises au programme des écoles du Niger et de la Côte d’Ivoire, début vingtième siècle ! Et pour citer Luc Ferry : “Nos ancêtres les Gaulois”… dans les écoles de Dakar :).

Le colonialisme est le produit le plus significatif de la morale humaniste.

Et ça, chers agilistes humanistes, vous le saviez à demi-mot peut-être, mais sans nécessairement prendre conscience qu’il y a un lien direct et bivalent entre la morale humaniste et le colonialisme. C’est pourtant acté, par la morale contemporaine, qui est aussi la vôtre, ou devrait l’être, puisqu’elle s’ancre dans un mouvement post-humaniste / post-républicain qui va bientôt fêter ses cent ans.

Entre parenthèses, je ne souhaite ni juger, ni disserter des “bienfaits” du colonialisme, un débat qui n’est pas mort aujourd’hui. Il est vrai que de nombreux pays se sont effondrés à la suite de la décolonisation. En effet, l’indépendance (la liberté de choix humaniste ?) ne nourrit pas. La liberté ne nourrit pas. Je ne juge pas parce que j’en serai bien incapable, mais aussi parce que d’autres l’ont fait il y a cent ans et aujourd’hui, l’humanisme de la renaissance est bien mort et enterré. Il n’a pas survécu à Nietzsche, puis Heidegger, Marx et Freud, les quatre piliers de la philosophie contemporaine. Et même Sartre, l’humaniste tardif, a réussi à porter une morale profondément anticoloniale, une morale qui a été écoutée (c’est d’ailleurs pour cela que vous connaissez bien Sartre, au passage).

Agilistes humanistes, vos valeurs sont bonnes

Vous utilisez le bon terme : il existe bien une nouvelle morale humaniste aujourd’hui, très récente, un formidable souffle de liberté qui bouleverse la donne et place, comme vous souhaitez le faire, l’homme au centre du débat. Mais ce n’est pas l’humaniste terrifiant et avilissant de la renaissance qui nous a déjà mené à l’esclavagisme puis au colonialisme ! C’est une morale postnietzschéenne que la plupart des prêcheurs agiles que j’ai entendus semble ignorer (pas tous heureusement). Et c’est dangereux !

Agilistes humanistes, vos valeurs sont dangereuses

J’ai entendu des horreurs dans les couloirs de l’Agile Tour. Vous souhaitez élever vos clients vers une organisation agile, plus humaine, plus humaniste, et de là censée être plus performante. Admettons, vous pourriez même avoir raison sur le fond. En plus, je cautionne et je soutiens. Vous avez raison, fondamentalement. Mais qu’entend-on des agilistes confrontés à des clients qui ne comprennent pas ? Qu’entend-on des agilistes confrontés à des individus qui ne souhaitent pas “s’élever” ? Je vais vous le dire, parce que je l’ai entendu, clairement et à plusieurs reprises : on parle en tout impunité de dinosaures (c’est permis), de “morts-sur-pattes” (c’est toléré), de “réfractaires” (c’est monnaie courante), de “résistance au changement” (là, c’est carrément bien vu, tout le monde cautionne, idéalement le client lui-même, une fois endoctriné). Et là, danger : il n’y a plus qu’à parler de “sous-hommes”. Rares sont les Marchands du Temple qui se permettent de le clamer, mais plus nombreux sont ceux qui le pensent sincèrement. Face à ces sous-hommes, pas d’alternative, le succès de l’agiliste - pardon, je voulais dire le succès de l’équipe agile qui défend une noble cause et s’élève à l’unisson - nécessite l’extermination pure et dure de ces sous-hommes “qui-ne-veulent-pas-comprendre”. Puisqu’ils résistent à l’évangélisation, ils n’ont plus de raison d’être. Noble cause… L’agilité humaniste, celle des Marchand du Temple qui se sont trompé d’humanisme, qui prêchent une morale abominable née il y a quatre cents ans et morte il y a cent ans, a déjà programmé sa perte. Et ça ne me dérange pas. Mais rassurez-vous charlatans, vous mangerez à votre faim encore quelques années ; tout cela prendra du temps avant que les consciences gangrénées des DSI les plus archaïques ne s’éveille. C’est dans celles-ci, et uniquement dans celles-ci, que vous pourrez survivre encore un peu. Je souffre toutefois pour toutes les personnes non-agiles que vous allez montrer du doigt en toute impunité, ceux que vous allez écarter, évincer, placardiser, suicider.

J’ai reçu cette semaine le CV d’un tout jeune développeur, dans la vingtaine. Un CV tout à fait classique. Quelqu’un a dû l’aider à rédiger ce CV. Un dinosaure qui lui a soufflé la section “methodes” : UML, MERISE. Agilistes humanistes, ce CV vous fait rire. Même en public, contre toute morale contemporaine fondée sur la dignité de chacun et le respect d’autrui, vous vous êtes octroyés ce droit, le droit d’humilier publiquement un individu. Le dinosaure qui a corrompu ce jeune homme doit disparaître. Puisque le berger n’est pas capable de s’occuper de l’agneau, remplaçons le berger, pour le bien du troupeau.

(Merde, je me suis trompé de morale, celle-ci, c’est la judéo-chrétienne (0 - 1500 pour l’âge d’or, quinze siècles ! Avec même quelques résurgences contemporaines, dans l’enseignement par exemple).

Agilistes humanistes, vous avez gagné !

Éliminons le berger corrompu et protégeons l’agneau ! Vous n’avez rien a faire n’est-ce pas ? Il est déjà condamné. Diabolisé, il est déjà mort. Pourtant, de mon coté, je vais aider ce jeune homme, qui de toute évidence ignore tout autant Merise que Scrum. Mais je ne vais pas m’arrêter là : je me renseignerai aussi sur l’individu qui l’a aidé à rédiger ce CV, un CV que personne ne retiendra en l’état (agilistes, vous avez gagné !), et je l’aiderai aussi, ce berger corrompu, sans mention hypocrite du type “dans la mesure de mes moyens” (vous l’avez entendue celle-là ? “Dans la mesure de mes moyens”. Moi oui, souvent, dans les couloirs de l’Agile Tour). Je vais les aider tous les deux parce que d’une part ce jeune merisien qui s’ignore n’est pas un sous-homme. D’autre part, son dinosaure de coach Merise-UML est peut-être tout simplement son papa, qui aime son fiston et qui veut l’aider de toutes ses forces. Et cet individu n’est pas un sous-homme non plus. Il mérite la plus grande considération, la même qu’à moi, qu’à vous, qu’à quiconque.

Agilistes humanistes, vous êtes déjà moisis

Agilistes humanistes, vous êtes les derniers représentants d’une parole morte, vous êtes les dernières personnes connues, et les seules depuis bien longtemps, qui montrent encore les individus du doigt, en public, qui les jugent et qui les condamnent ouvertement devant leurs pairs.

Agilistes humanistes, vous êtes les derniers hommes qui voient en d’autres hommes, des SOUS-HOMMES

Votre dessein de colonisation humaniste pourrait bien réussir, au vu des horreurs que j’ai entendues dans les couloirs de l’Agile Tour. Oui. Des agilistes auto-proclamés mais déjà en échec, qui s’auto-congratulent et se rappellent leurs valeurs communes, qui échangent ouvertement sur la bêtise de leurs clients, leur inertie, leur manque de volonté (la fameuse volonté de “s’élever” au Noble Idéal). Des projets déjà condamnés dont ils ont déjà trouvé les coupables non-agiles et vont dès demain les dénoncer à leur hiérarchie, leur client, pour le bien de tous, pour le bien de l’équipe, du client, pour le bien de la noble cause et même (allez osons), pour le bien de l’individu accusé qui sera sacrifié. Purification et sacrifice humain des sous-hommes réfractaires à l’agilité apporteront la fertilité dans l’Équipe ! (Merde, dans les couloirs de l’Agile Tour, je me suis perdu. Cette fois-ci dans la morale aztèque, 1200 ap. JC).

Vers un offshore humaniste et agile ? Nan, je déconne là.

Lors d’une intervention lors d’une conférence agile où je posais une question sur l’Inde, j’ai compris l’avancement réel de cette nouvelle noble cause. La réponse fut très simple :

  • Inde = offshore (Ah bon ?)
  • Indien = sous-homme

Oui, je sais j’exagère. L’orateur n’a pas dis que les indiens étaient des sous-hommes. Mais non enfin ! Il a seulement dit (bien fort dans le micro en présence d’une vaste assemblée), que la production d’un Indien était environ dix fois moindre que celle d’un Français. Vous voyez : ce n’est pas la même chose quand même. J’exagère toujours.

Ah oui, il m’a aussi dit à demi-mot que ma question n’était pas très pertinente, puisque par relation de cause à effet, non seulement la proximité seule était gage d’effervescence agile, et qu’en plus, en terme simple de rentabilité pour le client, mieux valait un Français agile que des Indiens payés quatre fois moins, mais dix fois moins efficaces. Euh… Le Français, tant qu’à faire, on le prend blanc de préférence ? J’ai tout compris ?

Sur ce coup, j’ai eu chaud. Puisque les propos du coach humaniste n’ont suscité aucun émoi dans l’assemblée, j’ai ravalé ma question et je me suis fait tout petit. En effet, avec des idées pareilles - pensez-vous, faire de l’agile avec des Indiens - je ne suis pas passé loin du bûcher et du jugement pour hérésie. (Merde, je me suis encore trompé de morale, je vous au emmené cette fois-ci en pleine Inquisition espagnole. Pardonnez-moi).

Agilistes postnietzscheens, pouvez-vous m’aider ?

Oui, chers agilistes, j’ai un problème. Cette question sur les Indiens, que j’ai due ravaler honteusement, était pourtant fondée. Ce n’est pas d’offshore que je voulais parler, mais de mes collègues Indiens de Bangalore avec qui je travaille tous les jours, sans exception, en direct. Ils sont venus en France il y a quelque temps, je les ai même invités à la maison. Nos épouses se connaissent maintenant. Demain, c’est à mon tour de décoller pour Bangalore et je vais rencontrer toute l’équipe. Nous allons passer deux semaines à plein temps ensemble, et tout le monde en semble ravi, moi le premier. Nous allons entre autres piloter ensemble une mise en production qui impacte les utilisateurs en Inde, France (trois entreprises), Angleterre (deux entreprises) et Pologne. Le reste du temps sera consacré à l’extension aux Philippines, à la Roumanie et aux États-Unis.

Depuis trois mois que cette collaboration à démarré, toutes les opérations ont été couronnées de succès. Nous sommes une petite équipe à cheval sur l’Inde, la France et la Pologne. Sommes-nous agiles ? Je ne sais pas.

Ah ! Je t’entends déjà, toi l’agile humaniste : “quand on est agile, on le sait”. J’ai une seule chose à te dire agiliste humaniste : je suis ton Client, et j’ai pleinement conscience d’être aussi ton sous-homme, ton dinosaure. Et je t’invite à passer ton chemin. Le cimetière des éléphants, c’est tout droit, et c’est toi qui va y aller. Tout seul, de toi-même.

Heureusement, nous avons de précieux collaborateurs coachs agiles (des postnietzschéens bien sûr). C’est d’ailleurs moi, le Client, qui suis à l’initiative de leur arrivée dans plusieurs groupes, de gros groupes. Surprenant, non?

Ce petit manifeste de philosophie agile a pour objectif de défendre les agilistes. Oui mais… Oui mais pas tous les agilistes. Je parle des agilistes dont les valeurs sont humanistes, et qui savent qu’il existe un deuxième humanisme, naissant, aussi jeune que leur discipline dans lequel elle s’inscrit totalement. Ceux qui savent que l’humanisme de la renaissance est mort et enterré depuis la fin de son produit : la colonisation des sous-hommes.

Pour eux, seulement, un deuxième texte suivra. Une texte formidablement enthousiaste.


Réponse à Alexis Beuve

Pablo Pernot

Pablo Pernot

Alexis,

Ce texte est passionnant. Savais-je tout cela ? Non bien sûr, poursuivons donc.

Je n’ai pas ton expertise dans l’écriture. Je me bats avec mes armes ! Mais je me bats.

Si je comprends bien tu opères une analogie entre la volonté des agilistes de rendre humain notre monde et l’idée de l’humanisme. Idée de l’humanisme qui, comme tu l’expliques si bien, a mené dans bien des cas à la “pensée colonialiste”. Par ce biais tu nous enfermes. Le piège est terriblement vicieux. Comment défendre notre “humanisme” sans effectivement passer pour le colonisateur, le prédicateur des consciences, le juges du bien et du mal . Tu retournes contre nous nos propres armes : la métaphore, tu as placé le tableau, nous sommes enfermés dans ce décor.

Une des clefs du débat est peut-être -à mon avis- dans une problématique de cause / effet.

  1. Soit nous sommes des “humanistes” (modernes ou pas), c’est une cause qui produit des effets (potentiellement , le colonialisme).
  2. Soit nous sommes des agilistes, c’est une cause qui produit des effets dont potentiellement un respect des personnes qui pourrait être traduit par le terme “humanisme moderne” ou “Deuxième humanisme”, puisque c’est le terme que tu utilises.

ou encore

Humanisme comme cause et par effet on va faire de l’agile.

Humanité (je me permets ce petit changement sémantique) comme effet produit par l’agile.

ou encore

Parce que nous sommes humanistes nous utilisons l’agile.

Parce que nous sommes agiles nous rendons les organisations plus humaines.

Comme tu le sais j’opte dans tous les cas pour la réponse 2.

Je n’adhère pas par exemple à l’approche How to change the world (le petit livre de Jurgen Appelo : enfin ce que j’en imagine d’après le titre, je ne l’ai pas lu ! ). On ne décide pas de changer le monde. C’est la somme de nos petits actes qui changeront le monde. (You begin saving the world by saving one man at a time; all else is grandiose romanticism or politics., Bukowski -puis-je compter Bukowski parmi les philosophes ? - ).

Vouloir changer le monde c’est suivre une doctrine

A l’inverse, sans le vouloir, je pourrais peut-être changer le monde (probablement pas seul). Qu’est ce qui ferait à la fin que la somme de mes actions auront peut-être un effet (et peut-être changeront un peu le monde) : une cohérence basée sur une culture.

Agile, c’est une culture, ce n’est pas une doctrine

Donc de mon point de vue quand on aborde le job de coach agile ou consultant agile, ou agiliste, ou quoi que ce soit s’y rapprochant, il faut s’attacher à répondre à des besoins concrets et réalistes. Faire évoluer les choses petit à petit, et la cohérence de cette démarche morcelée est garantie par une culture et une morale. Rien ne dit que cette “cohérence émergente” n’aboutisse pas à quelque chose de grandiose.

A l’inverse si l’on décide qu’il faut changer le monde (ça c’est grandiose), par l’application d’une idéologie, d’une doctrine, on attaque effectivement les choses de façons très différentes, et notamment avec comme postulat nous savons, ils sont les gentils sauvages à “élever” à laquelle tu fais allusion. Dans ce cadre ton analyse est très juste. Cependant le colonialisme n’est qu’un aboutissement désastreux de l’humanisme (le premier, celui de la Renaissance). Il y a probablement aussi beaucoup de résultats bien plus encourageants, a fortiori dans l’humanisme contemporain.

Dénigrement gratuit

D’un autre côté et c’est là toute la difficulté, il faut savoir rester ferme quand notre culture est mise à mal. Ce que tu décris, nos “moqueries” comme du dénigrement, apparemment gratuit qui plus est, n’est probablement qu’une détente, une respiration, une blague. Les agiles tours sont des lieux de rencontres, aussi beaucoup entre pairs. La vraie férocité est ailleurs, tu le sais.

Mais tout le débat que tu soulèves sur cette prétention à sauver le monde (comme imaginèrent le faire les colons) est précieux. Et je te rejoins sur la fin de ton texte : il met en exergue toutes les failles dans lesquelles nous pourrions tomber, et dans lesquelles probablement il nous arrive de tomber. Dans l’emballement, dans notre spontanéité agile nous pouvons (trop) rapidement chercher immédiatement les effets attendus (ah une nouvelle morale) sans creuser les causes (répondre à des problématiques précises).

Car il n’est pas simple de naviguer entre culture et doctrine.

Donc, je te rejoins : oui notre culture est bonne. Oui elle est dangereuse si elle se transforme en doctrine, ou même seulement en “idéal” lorsque tu cites toi-même Nietzsche. Oui nous avons gagné : avec le Cloud ou UX, agile est le nouveau veau d’or (avec le risque mortel d’un idéal, c’est à dire d’une idôle réductrice et avilissante). Oui nous sommes moisis, le veau d’or est dans les mains des marchands du temple (allusion à l’agile selon saint brian ? ravi).

Quelques réponses à la marge

Inde

Quand l’orateur que tu évoques parlait de l’Inde et d’une potentiellement infériorité des projets indiens vis à vis des projets français, il s’adressait à un public initié et il ne s’est probablement pas senti en devoir de préciser (et manifestement à tord) qu’il ne comparait absolument pas l’Indien au Français, le Polonais au Roumain ou autre, mais la façon dont on traitait l’objet projet. Le projet offshore est déficient si on sous-traite un sous-ensemble dudit projet, isolément, sans perspective, quelque part, ni plus ni moins. (Je ferme la parenthèse sur le offshore).

Meurise

Oui on s’autorise le droit de se moquer de Meurise, oui on s’autorise le droit de désigner des dinosaures, mais surtout, et plus encore on s’autorise le droit de se tromper ou de changer d’avis.

Individu

Si nous montrons du doigt des individus c’est pour leur dire qu’ils existent, en tant qu’individu.

Duperie

“Quand on est agile, on le sait”. Oui et trois fois oui, et cela ne se limite pas à l’agile. Une chose que j’ai apprise avec le temps c’est que rarement très rarement les gens sont dupes d’eux mêmes. On sait si on est en accord avec une culture ou non, on sait si nos actes sont en accord avec nos paroles (et on sait la difficulté de l’être tout le temps). Personne n’est dupe, surtout pas avec soi-même.

Sacrifice humain

Par contre j’adhère entièrement à ta proposition de sacrifice humain des sous-hommes réfractaires à l’agilité qui apporteront la fertilité dans l’équipe, mais comme les équipes agiles sont auto-organisées, je ne peux pas décider à leur place.

bye