J’évoquais précédemment l’équivoque des mots (attention et constellations), ils sont beaucoup plus insaisissables qu’on ne l’imagine. Plutôt que d’en déduire le sens dans une conversation, nous partons de sensations pour en constituer un mot. Je commence à préconiser à certains clients l’utilisation de ces mots protocole.

Parfois dans ma vie privée j’ai besoin d’un espace de protection sans avoir à me lancer dans une grande explication. Quand la situation devient compliquée pour l’un ou pour l’autre, plutôt que de maladroitement essayer de la rétablir on se laisse de l’espace. Ou encore, l’autre n’a pas compris que vous touchiez un point sensible, ou qu’il avait été involontairement maladroit. Ici aussi besoin d’espace, de temps. Dans tous ces cas dans ma vie privée j’ai institué ce que j’appelle des “mots protocole”. Un protocole comme en diplomatie, l’établissement d’une convention. Une sorte de méta-communication qui envoie un signal simple mais clair : par exemple, Porcelaine équivaut à “grande fragilité, genre de catatonie qu’il vaut mieux éviter d’avoir simultanément.”, Ballerine équivaut à “se prendre une ballerine dans la tronche, ne pas se sentir à la hauteur”, ou encore Piano équivaut à “harmonie rompue, accords dissonants. Y aller piano : y aller mollo”.

Madeleine de Proust

Il suffit de prononcer l’un de ces mots pour que chacun embarque son histoire, son tableau, sa fresque, sa mémoire. On a vécu une situation une ou plusieurs personnes, on place un mot dessus : comme une odeur, comme une madeleine de Proust*. Le mot embarque la sensation du moment, la mémoire du moment, pour chacun, à sa sauce, à sa façon. Un sens créé en commun qui se passe d’explications, de précisions. À vouloir être trop précis, on perd souvent le sens des choses. Ces mots se passent donc de précisions. Les mots protocole se nourrissent d’une situation vécu à deux ou à plusieurs pour établir une convention que l’on invoquera à moindre coût et qui embarquera une grande précision dans les sensations, et donc dans sa compréhension.

  • Une madeleine de Proust est un élément de la vie quotidienne, un objet ou un geste par exemple, qui ne manque pas de faire revenir un souvenir à la mémoire de quelqu’un, comme le fait une madeleine à celle du narrateur d’À la recherche du temps perdu dans Du côté de chez Swann, le premier tome du roman de Marcel Proust. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Madeleine_de_Proust)

Coaching d’organisation et mots protocole

J’utilise de plus en plus des saynètes* pour incarner les rétrospectives ou les restitutions lors de mes travaux en organisation. Une vraie catharsis : remémoration affective. Récemment cela a été l’occasion pour un groupe de discuter de questions de confiance et de transparence. De ne pas opposer autonomie, responsabilisation et transparence et feedback mais de ne pas pousser la transparence jusqu’à l’oppression. On a donc réalisé une saynète avec les acteurs concernés pour évacuer la question et nous avons saisi cette occasion pour utiliser les mots protocole en organisation.

Voici le dernier dialogue de la saynète (jouée en présence de tous lors d’une restitution) :

“On a qu’à utiliser des mots ‘protocole’. Une sorte de méta-communication. On continue comme avant mais quand on ressent que tu es trop dans l’intrusion et que l’on a besoin de te le faire savoir sans te vexer on dit budweiser c’est notre mot protocole pour nous donner un peu d’air :). Quand vraiment on ne te donne pas assez de feedback sans s’en rendre compte, que l’on te fait tourner en bourrique, tu nous dit paprika là on doit savoir sans se vexer que l’on doit s’arrêter un moment et clarifier la situation du mieux possible. Et puis bon c’est pas open bar, on essaye de ne pas dépasser trois utilisations par mot et par mois pour chaque groupe. Enfin on regarde ça. Cela devrait rester exceptionnel. Quand un paprika répond à un budweiser on doit en discuter tout de suite hors site, autour d’une bière.”

On a vécu des situations et la communication ne réussit pas se dérouler convenablement. On va donner un cadre et un espace à chaque partie pour se réapproprier ce moment sans passer par un dialogue qui ne fonctionne a priori pas. Le rappel de la sensation rappelle le sens. Encore une sorte de catharsis, une remémoration affective.

Attention comme cela fait appel à une mémoire, une trop forte utilisation use et fait disparaître cette mémoire et donc la possibilité de l’utiliser. Mais une trop faible utilisation fait disparaître cette mémoire.

  • Oui c’est la bonne orthographe, avec surprise j’ai découvert qu’une saynète c’est historiquement le petit morceau de graisse dont on récompensait les faucons à leur retour, espèce d’amuse-gueule : Succès garanti pour qui, dans une dictée de compétition, proposerait à ses ouailles une « saynète du regretté Mack Sennett » ! Mais, avec ce mot, nous ne sommes pas au bout de nos surprises : avant de s’épanouir sur les planches, il appartenait au petit monde de la… vénerie ! Ne désignait-il pas – que l’on songe au « sain » du sanglier, et aussi à notre « saindoux » – le petit morceau de graisse dont on récompensait les faucons à leur retour ? Espèce d’amuse-gueule, donc, au même titre que la pièce bouffonne en un acte donnée en guise d’entremets pendant l’entracte… – Bruno Dewaele (http://www.projet-voltaire.fr/blog/regle-orthographe/scenette-ou-saynete)

Parenthèse

Petite parenthèse dans tous les modèles qui fleurissent autour des profils Jungien comme Process comm, Ennéagramme, DISC, les couleurs (rouge, jaune, bleu, vert) du concept Nova, etc. que l’on aime ou que l’on aime pas l’idée de fond, ce que j’en tire c’est aussi une méta-communication. Je le conseille donc parfois comme une facilité de communication, un point d’ancrage qui évite les dérapages, un cadre sans précision mais pour au moins établir une communication valable. Ce n’est pas la même chose que les mots protocole que j’évoque qui se nourrissent d’une situation vécut pour établir une convention, mais dans le refus d’imaginer pouvoir expliquer tout avec des mots mais d’instituer un espace dans une communication souvent bien plus incertaine qu’on l’imagine cela se ressemble.



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