Je profite de mon passage à Epidaure pour évoquer les saynètes. C’est la troisième partie de ce petit tryptique sur l’incarnation de nos problématiques organisationnelles, après Les constellations systémiques et Les mots protocoles. Dans ma pratique des Open Agile Adoption, sorte de forum ouvert orientation transformation, j’ai rapidement instauré (avec le regard amusé de Daniel Mezick, le papa de la pratique) des restitutions à chaque session. Deux problèmes sont apparus. D’une part les sujets des sessions n’étaient pas forcément bien orientés. Les gens annonçaient souvent des réponses comme sujet de brainstorming, une question ouverte est souvent bien plus conseillée. Deuxième problème plus important encore : les résultats des brainstorming ne se prêtaient pas aisément aux déclenchements d’actions, à des propositions d’options activables. Trop d’invocations, d’imprécations, de constats sans formulation d’objectifs concrets. La restitution est importante, c’est aussi elle que l’on consolide rapidement et fournie rapidement aux participants pour rendre palpable le résultat de la journée.

Je vous invite à retrouver les slides sur Open Agile Adoption de NCrafts 2016 en bas de cette page. Ou à lire cette article : Histoires d’Open Agile Adoption.

Format de restitution ?

Dans cette recherche de format de restitution j’ai d’abord demandé aux gens de venir avec quelque chose de SMART (vous savez mesurable, atteignable, etc.), en tous cas quelque chose de concret, quelque chose sur que l’on peut essayer, mettre en œuvre dans le cycle à venir. Malgré quelques succès j’ai réalisé que cela n’était pas suffisant. Soit cela n’intéressait pas assez les gens (le format SMART), ils ne s’en emparaient pas, soit cela ne marquait pas forcément les esprits.

Il a fallu chercher quelque chose qui engage plus et qui soit plus mémorisable. Naturellement l’idée de raconter une histoire m’a tout de suite sauté à l’esprit. J’ai donc repris un format proposé par Oana lors de l’une de nos sessions communes pour formaliser une sorte de canevas de réponse sous format d’histoire. Double intérêt : cela projetait les gens dans quelque chose de très concret, et cela s’imprimait bien plus dans les esprits. je parlais de ce format de sortie l’été dernier dans cet article : L’espace des mèmes, et le canevas des histoires était là : Canevas des histoires. Aucun des champs de ce canevas n’était vraiment obligatoire et on y retrouvait le SMART précédent.

Puis récemment, quitte à raconter une histoire je me suis dit que cela serait de jouer l’histoire. J’ai beaucoup regardé les auteurs de one man show anglosaxon comme Tig Notaro (que je recommande terriblement) ou Dylan Moran. Je voulais m’amuser à jouer, adapter, l’une de leurs mise en scène pour mes propres interventions.

One (wo)man show

Imaginez la reprise d’une scene de Tig Notaro lors d’une présentation agile :

“Agile propose des principes forts ! l’amélioraton continue, le feedback, le focus…” A ce moment mon téléphone mobile sonne, je le prends, indique aux spectateurs, participants que je me dois de répondre, un grand sourire sur mon visage. Je me tourne vers les spectateurs, participants avec ce grand sourire : “Je disais ?”; “Ah oui !

Expurger et ancrer

L’amélioration continue, le feedback, le FOCUS…” Le téléphone sonne à nouveau (J’espère que vous avez saisi que c’est une blague sur le “focus”). Pareil, je reprends le téléphone, je rigole à nouveau en regardant l’écran (j’essaye de me cacher des regards en me tournant), puis je dis au public : “désolé je dois répondre c’est important”, j’appelle et je murmure de façon assez audible “oui oui ça m’a fait rire, pourtant je suis allergique aux chats !, comment se passe ta journée ?”. La personne me répond mais on n’entend rien. Puis j’ajoute “Moi ?” Je me tourne discrètement vers le public vers qui je jette un regard, “vraiment pas terrible, c’est chiant”.

Bref, je voulais m’amuser en jouant la comédie. L’envie d’intégrer du théâtre dans mon activité grandissait . Voici la scène originale, merci Tig Notaro : Tig Notaro’s Lessons In Remaining Present.

Saynètes

Récemment ma proposition a donc été : quitte à raconter une histoire en restitution d’un brainstorming, autant la jouer. À mes yeux cela a bien fonctionné. Question format concret de restitution avec des choses SMART j’y perds un peu pour l’instant. Mais par contre cela enrichi d’autant la réflexion car ce n’est absolument pas de l’improvisation que je cherche, c’est même l’opposé : qu’est ce que l’on joue ? Qu’est ce que l’on montre pourquoi ? Important : je n’oblige personne à jouer, cela peut gêner des personnes, par contre c’est la réflexion de préparation qui m’intéresse tout autant que la séquence de restitution elle même, et là tout le monde participe. Je ne suis pas gêné du tout pour proposer aux gens de lire durant leurs saynètes. Ce n’est pas l’effort de mémorisation, ou le talent d’improvisation qui m’intéresse, c’est la mise en perspective, et l’incarnation.

Cette idée est aussi venu car je voulais essayer de dénouer un problème relationnel sur la confiance entre une équipe et son manager et je me suis dit que jouer des saynètes sur ce thème de façon flagrante, comme un flagrant délit, devant tout le monde suffirait pour faire avancer le sujet. Comme d’habitude, je ne dénoue rien, je ne règle rien, je ne suis que le medium qui peut aider à mettre en évidence la question, son contexte, les pistes, etc. (en savoir plus lire : Les mots protocoles, le pourquoi de Saynète et pas Scénette est aussi dans cet article).

Cette saynète imaginée était particulièrement pertinente, j’ai donc proposé d’étendre les “saynètes” à l’ensemble de la journée d’Open Agile Adoption dans cette entreprise. Cela m’a semblé concluant.

J’ai reproduit cette idée la semaine suivante chez un autre client, en étoffant un peu le cadre des saynètes : se lancer dans 20 à 30mn de brainstorming, et demander trois saynètes de restitution de une à deux minutes. Je propose deux types d’approche : “classique” avec trois saynètes : le problème, la solution, la proposition, et une approche “thématique” avec trois saynètes : le “drame”, “la victoire”, “le rire”. C’était aussi satisfaisant.

La semaine suivante je l’ai utilisé dans le cadre d’une rétrospective, on s’est fixé sur deux ou trois sujets à creuser, chaque petit groupe à du revenir avec ce brelan de petites saynètes.

Il faut de la rigueur et un cadre assez strict, sinon on peut sombrer rapidement uniquement dans un comique outrancier. Mais même là cela met le doigt sur quelque chose et le fait vivre.

Pourquoi j’aime ?

Au delà d’une histoire on incarne, on vit. C’est d’autres sensations, d’autres perceptions qui entrent en jeu. Les messages sont évidents, incarnés, une catharsis se produit. On expurge des choses. C’est autant une révélation pour les acteurs que pour les spectateurs (pas éloigné en cela des expérimentations de type “Vis ma vie”). On accorde toujours trop d’importance à la partie gauche, analytique, du cerveau, jamais assez à la partie droite, intuition, perception, de celui-ci.

L’optique de réaliser une saynète organise le brainstorming différemment (attention à ce que la préparation ne cannibalise pas la réflexion, je dois travailler sur ce point). La réflexion liée à la préparation est étonnante. Les idées et les constats fusent. On est ancré dans la réalité.

Le storytelling aide à mémoriser, à se projeter.

Comme avec Les constellations systémiques, il y a un équilibre entre intuition, perception, physique, et conceptualisation, intellectualisation, pensée. Dans le corps, dans la mise en scène, plein de connaissances implicites s’expriment qui n’auraient pas vu le jour autrement. Le corps mémorise aussi ce qu’il vit.

Etape suivante ?

Continuer à travailler le format le cadre pour l’améliorer. Continuer à le propager à différents contextes : Open Agile Adoption, Open Space, Rétrospectives, Constellations systémiques, etc.

Intégrer cette notion de saynètes dans mes formations. Reprendre l’idée que certaines personnes connaissent déjà des morceaux du sujets et les jouent avec les autres. Une formation avec différents actes et différentes scènes incarnés par les participants ?

Reprendre l’inspiration du théâtre et du one man show pour mes sessions. Rendez vous en octobre et novembre pour cela, c’est déjà dans les tuyaux.

À votre prochaine rétro, essayez des saynètes de restitution de brainstorming ?

Slides Open Agile Adoption NCrafts 2016

Open Adoption - Dare to invite de Pablo Pernot




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