Et voici l’holacratie qui se murmure un peu partout. Rien de nouveau et pourtant des choses intéressantes. De la frustration, de l’irritation, des moments de plaisir. Avant d’aborder dans le détails certains points (de prochains articles ?), voici une impression d’ensemble.

Paradoxe

L’holacratie ne semble être fait de rien de nouveau. Ce n’est qu’un assemblage de choses connues. Et pourtant un petit air d’innovation flotte, une sorte d’équilibre. Comme si on avait matérialisé une avancée. Bien sûr d’un côté les vieux baroudeurs hurlent au détournement marketing (et je dois avouer que je hurle avec les loups), de l’autre les défenseurs de l’holacratie disent qu’il ne faut pas chercher d’où cela vient et déposent la marque pour en faire – j’imagine – le maximum de pognon. Allez on va s’en sortir.

Organisation et flux d’énergie

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L’holacratie est une façon d’organiser son organisation (sic) ainsi que sa mutation permanente. C’est donc une façon de gérer les flux d’énergie quels qu’ils soient : prise de décisions, actions, dynamique de groupe, etc. Ceci est mon analyse ce n’est pas présenté ainsi par l’holacratie, en tous cas pas de façon franche. Pourtant à mon avis l’idée essentielle d’une organisation est de ne pas vouloir gérer ses flux d’énergie (et tout est énergie), mais de définir un cadre qui leur permette de s’exprimer, de circuler, d’évoluer au mieux. Or c’est bien ce à quoi se destine l’holacratie : définir un cadre strict, des règles strictes qui n’empiètent pas sur l’énergie elle-même ; ce que je suis, ce que je veux, ce que je décide, tout cela reste de mon domaine. L’holacratie est une façon – parmi d’autres – de poser un cadre assez strict pour que l’on s’appuie dessus, assez souple pour qu’il évolue et s’adapte continuellement à l’afflux fluctuant d’énergie. C’est là que l’holacratie semble avoir réussi un pari.

Un assemblage de choses connues

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Permettez moi cependant d’être aigri cinq minutes. Si holacratie ne s’appelle pas holocratie, je soupçonne que c’est pour une histoire de marque déposée et de sous.

D’autre part l’holacratie est un assemblage de choses connues car les cercles de clarification, de réaction, premier lien, second lien sont des choses héritées de la sociocratie, qui avait décidément un blaze trop difficile à porter. Malheureusement cette inspiration amène avec elle certains mauvais aspects : dans mon expérience le facilitateur de la sociocratie possède un pouvoir déséquilibrant. Il mène les débats trop souvent il ne les accompagne pas. Je retrouve ce souci avec l’holacratie.

Tous ces appels aux aspects organiques d’une organisation (bis repetita) est salvateur (d’où le holon). J’en suis le premier défenseur. Dommage de ne pas faire appel aux sources qui portent ces idées depuis longtemps. En France, Henri Laborit dans les soixante dix brandit ces idées de la thermodynamique des organismes adaptée aux organisations (Dans “la nouvelle grille” par exemple).

L’agilité fait aussi sans nul doute parti du panthéon de l’holacratie : rétrospective, syntaxe (“plus que”/”over”) et valeurs du manifeste s’y retrouvent, pourquoi ne pas le dire. Comme un mouvement musical c’est intéressant de savoir d’où il vient, pourquoi il est là, qu’est ce qui le constitue, on l’appréhende et en profite beaucoup mieux.

Cette clarification exacerbée des rôles, des règles, des objectifs ne sont d’ailleurs pas autre chose que ce que clame depuis d’autres personnes comme Jane McGonigal ou Dan Mezick, qui eux-mêmes ont rebondi sur d’autres idées. Je ne cherche pas pas à savoir qui a raison, je crois qu’une invention n’est jamais une affaire individuelle : plusieurs ont simultanément les mêmes idées, il y a ceux qui ont l’idée, et ceux qui savent s’en servir, et ceux qui savent la mettre en oeuvre, etc. J’aurais aimé un mouvement plus ouvert plus transparent dans ses sources et dont la volonté affichée (ou qui semble l’être) n’est pas nécessairement ou en tous cas pas uniquement celle d’en faire de l’argent.

Quelques chausses trappes pour éviter de mal commencer

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L’allégorie de l’avion : Robertson dans son livre ou dans ses conférences (j’ai pu le voir à Prague fin 2015), utilise cette histoire personnel comme déclencheur. Il aurait failli mourrir en vol privé de ne pas avoir tenu compte d’un petit voyant dans son coucou. Son idée sous-jacente est que tous les voyants sont importants et que le seul moyen de les appréhender tous c’est de libérer leur autonomie. Que le moindre petit compteur bloqué dans l’entreprise par manque d’autonomie peut l’amener au drame. Cette allégorie ne fait pas écho en moi. Elle amoindri une autre référence auquel je crois beaucoup, celle de la systémie, le “voir le tout” du Lean. Il aurait pu tourner sa métaphore ainsi et pourtant c’est l’idée inverse qui surgit. Bref, je reste sur ma faim, son histoire fait flop (pas l’avion heureusement).

Le faux effet BD

La BD d’un cabinet de conseil français quelle bonne idée (IGIS Partner en France). Vraiment. Et pourtant elle embrouille certains aspects. Quand on lit le livre de Robertson, et malgré ses innombrables appels du pied à acheter ses services ou ses produits, il est clair, beaucoup plus clair. Attention donc ne pas vous arrêtez à la BD, c’est une belle porte d’entrée. Elle mène au vestibule (et probablement à de nombreuses incompréhensions).

Zappos : une mauvaise référence

Ah Zappos, la référence ! Pas de chance, la mutation de l’organisation est menée par une main de fer qui broie les récalcitrants. Difficile d’avoir une main de fer quand on parle d’évolution constante, évolution constante rime plutôt à mes yeux avec invitation, expérimentation. Autant évacuer Zappos des références de l’holacratie, car holacratie ou pas peu importe, c’est la manière de faire qui laisse perplexe.

Un assemblage abouti, innovant

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L’Holacratie demeure cependant un assemblage qui me parait abouti. Dont j’espère vous parler dans de prochains articles. Pour l’instant je mettrais en évidence quatre concepts clefs à mes yeux, que l’holacratie a su porter :

  • Faire du changement une dynamique continue, en acter. Et parler plutôt d’évolution (et pas de changement, le mot effraie), d’évolution continue.
  • Clarifier jusqu’au rôles, cela dépassionne, clarifie. Peut-être ne pas se parler cependant comme des robots… L’application jusqu’au boutiste des rôles que je n’ai pas essayé encore me fascine comme m’effraie (dans un certains cadre on ne doit pas s’interpeller, converser, dialoguer avec nos prénoms, mais en s’interpellant par nos noms de rôles), quelque soit l’objectif je veux rester humain.
  • Séparer rôles et âmes : poser un cadre clair, laisser les énergies humaines s’y déverser sans les contrôler. C’est l’enjeu de la complexité : véritable autonomie dans le cadre.
  • Rappeler systématiquement la raison d’être, en appeler au sens.

Sociocratie, Holacratie, Entreprise libérée ?

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Je ne vais pas chercher à faire de différences significatives. La sociocratie, dont les vrais premiers mouvements furent hollandais pourrait se retrouver dans les expériences d’entreprises libérées que l’on retrouve décrites dans les derniers ouvrages comme reinventing organisations (passez les 150 premières pages). Holacratie, descend de la sociocratie comme l’Homme descend du singe, et est une variation, une déclinaison des entreprises libérées. Un assemblage particulier que d’ailleurs je ne vous suggère pas d’appliquer en l’état. Comme toutes ces approches pour gérer des milieux complexes, elles possèdent leurs paradoxes : appliquer tel quel ou laisser émerger une approche contextualisée, qu’il est difficile de résoudre, mais en tous cas elles ne doivent sûrement pas être considérées comme des recettes.

D’autres articles à venir donc sur le sujet : notamment notre début d’application au sein de beNext et, franchement, en accord avec valeur FUN disons que nous sommes plutôt parti pour faire de l’Honolulucratie. A très bientôt mais si vous voulez vraiment en savoir tout de suite un peu plus sur l’holacratie, lisez donc les articles de Géraldine à ce sujet.

N’hésitez pas à me contacter (pour la recette du risotto ?).

Feedback

Dragos

*Il me semble que tu assimiles entreprise libérée (comme je hais ce nom) et holacratie. Pour moi ce sont deux choses différentes, comme Agile est different de Scrum. EL, c’est pour moii une philosophie, un ensemble de principes et de valeurs, une façon de concevoir le monde, quand la holacratie est un framework qui permet d’implementer une EL, une façon parmi d’autres. Ce n’est pas une solution en elle meme, c’est un cadre (rigide, comme Scrum) qui donne des règles mais aussi de l’espace pour chercher la bonne solution, celle qui est adapté au contexte. La rigidité du cadre, comme toujours, est la pour garantir que nous n’allons pas transgresser les principes et les valeurs auxquels nous tenons. Comme toujours, l’echelle de shu ha ri s’applique aussi ici. Mieux vaut commencer en respectant le cadre, pour ensuite aller au delà. C’est le cas de ce qui c’est passé chez Medium (bon article sur le sujet https://medium.com/the-story/management-and-organization-at-medium-2228cc9d93e9#.1n75tjfu2)*

Fabrice

Salut Pablo, j’apprécie beaucoup ton article et ta vision de la chose. Pour être dedans depuis 2 ans, et développer un outil pour (holaSpirit). D’ailleurs, je vois que le holon n’a pas été une mauvaise idée. Il me tarde que ce mouvement mute pour qu’il ne soit plus aussi déposé en terme de marque, ce qui à ce jour me déçois au plus au point. Après ce que je trouve dommage c’est que l’holacratie se concentre trop sur ce qui devrait être et pas sur ce qui est. On ne passe pas en revue sur ce qui se passe bien, ce que je retrouve dommage. Bref il me tarde de me retrouver à boire un coup avec toi pour pouvoir en discuter de vive voix !

Paul

Commentaire à propos de l’article: “Hellocratie Holocratie Holacratie Honolulucratie” Vous parlez du pouvoir déséquilibrant du facilitateur. Et vous avez raison : dans un groupe qui garde les stigmates des organisations pyramidales - avec un “chef” qui “dirige” - le facilitateur peut recevoir ce pouvoir-là. Ce pouvoir déséquilibrant dépend, selon moi, aussi bien de la maturité du facilitateur que de celle du groupe - et de sa capacité à “laisser faire”. C’est le rôle du tour de feedback - en sociocratie - ou des réunions de gouvernance - en holacratie : un moment où l’on exprime comment on vit l’incarnation du cadre et comment on peut la faire évoluer au service du collectif. Moi aussi je ne peux m’empêcher de voir combien des pratiques de sociocratie ou de holacratie - et leur esprit surtout - peuvent être utiles pour supporter les groupes auto-organisés que sont les équipes Agiles. Là où il y a le plus à prendre c’est quand on veut passer à des échelles plus grandes et coordonner des équipes Agiles. Le principe de “double lien” me semble tout à fait approprié pour assurer une coordination et un feedback de qualité entre équipes. Enfin, sur les copyrights et le business qui découle de ceux-ci… je rêve de méthodes Open Source telles que Sociocracy 3.0 qui se veut un savant mélange de Sociocratie, de Holacracy et d’Agilité (http://sociocracy30.org/). Encore merci pour vos billets qui secouent les méninges et permettent d’avancer.



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